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Mener un entretien dans le cadre d'une enquête interne : méthode et bonnes pratiques

Julien Mascaro
Julien Mascaro• CEO d'Evidencia et ancien enquêteur interne
4 min de lecture
Entretien d'enquête interne : un enquêteur recueille le témoignage d'un salarié

Dans toute enquête interne, qu'elle fasse suite à une alerte éthique, un soupçon de harcèlement ou un cas de fraude, l'entretien occupe une place centrale. Alors que les sources numériques (emails, logs, fichiers) et les moyens techniques (vidéosurveillance, eDiscovery, forensics) se multiplient, la parole humaine reste d’or. Pourquoi ? Parce qu'elle seule permet de comprendre l'intention, de contextualiser les faits et de confronter les versions.

Comment mener un entretien d'enquête de manière structurée, impartiale et sûr ? Quels outils peuvent soutenir cette démarche sans dénaturer la dimension humaine de l'échange ?

Cet article fait partie de notre série consacrée aux six sources de preuves dans une enquête interne.


Pourquoi l'entretien reste une source de preuve à part entière

L'entretien ne se réduit pas à un complément narratif aux preuves « dures ». C'est une source de preuve autonome, dotée d'une valeur juridique et opérationnelle propre.

Ce que l'entretien apporte que les autres sources ne donnent pas

Contextualiser les faits. Un email suspect, un virement bancaire inhabituel ou une connexion système à une heure inhabituelle ne suffisent jamais à établir une intention ou une responsabilité. L'entretien permet de reconstituer le contexte : pourquoi cette action a-t-elle été entreprise ? Qui en avait connaissance ? Quelle était la chaîne de décision ?

Confronter les versions. Chaque partie prenante — signalant, mis en cause, témoins — détient une part de vérité. L'entretien permet de recueillir ces récits, de les confronter et d'identifier les incohérences ou les points de convergence. Cette triangulation narrative est indispensable pour former une vision d'ensemble.

Identifier de nouvelles pistes. Un témoin peut mentionner un document oublié, un collègue non encore auditionné ou une pratique informelle ignorée. L'entretien ouvre des portes que les seules traces numériques ne révèlent pas toujours…

Garantir le contradictoire. Même si cela n’est pas obligatoire comme l’indique une décision de la Cour de cassation (Pourvoi n°24-13.234), donner la parole au mis en cause peut s’avérer utile. L'entretien est le moment où ce dernier peut présenter sa défense, contester les faits reprochés et produire des éléments à décharge, ou encore confirmer les éléments reprochés.


Comment mener un entretien d'enquête : méthode et posture

Un entretien d'enquête ne s'improvise pas. Il repose sur une préparation rigoureuse, une posture d'écoute active et une traçabilité exhaustive.

1. Préparer l'entretien en amont

Avant toute audition, l'enquêteur doit :

  • Définir les objectifs : qu'attend-on de cet entretien ? Confirmer un fait ? Éclaircir une chronologie ? Recueillir une version contradictoire ?
  • Collecter les éléments déjà disponibles : emails, rapports, témoignages précédents. L'enquêteur ne doit jamais arriver « à froid ».
  • Préparer un guide d'entretien : une trame souple, organisée par thème ou chronologie, avec des questions ouvertes. Ce n'est pas un questionnaire rigide, mais une carte mentale pour ne rien oublier.

2. Poser le cadre dès l'ouverture

Les premières minutes conditionnent la qualité de l'échange. Il convient d’avoir un modèle de préambule à disposition afin de pouvoir au début de chaque entretien rappeler les éléments suivants :

  • L'objet de l'entretien sans entrer dans les détails des faits reprochés (pour ne pas influencer la personne auditionnée).
  • L’importance de la confidentialité : préciser qui aura accès au compte-rendu, comment les informations seront protégées.
  • Mettre l’emphase sur la neutralité : l'enquêteur n'est ni juge, ni avocat. Il recueille des faits, pas des jugements.
  • Expliquer le déroulement : durée estimée, possibilité de faire des pauses, droit de relecture du compte-rendu.

3. Utiliser des techniques de questionnement ouvertes

La méthode PEACE (Preparation and Planning, Engage and Explain, Account, Closure, Evaluation), développée au Royaume-Uni pour les enquêtes judiciaires, est largement reprise dans les investigations professionnelles. Ses principes clés :

  • Questions ouvertes : « Pouvez-vous me raconter ce qui s'est passé ce jour-là ? » plutôt que « Étiez-vous présent à la réunion ? ».
  • Écoute active : laisser des silences, reformuler pour vérifier la compréhension, ne pas interrompre.
  • Neutralité émotionnelle : ne jamais montrer de surprise, d'approbation ou de jugement face aux réponses.
  • Relances ciblées : revenir sur un point flou sans suggérer la réponse attendue.

L'objectif : obtenir un récit libre, non contraint, qui reflète la perception réelle de la personne auditionnée.

4. Assurer la traçabilité de l'entretien

Un entretien sans trace écrite n'a aucune valeur probante. Trois impératifs :

  • Prise de notes en direct : manuscrite ou numérique, elle doit être la plus fidèle possible. Certains enquêteurs utilisent un second auditeur dédié à cette tâche.
  • Rédaction d'un compte-rendu structuré : rédigé immédiatement après l'entretien, il reprend les points clés, les citations verbatim et les incohérences constatées.
  • Signature du compte-rendu : il est également utile de proposer à la personne de signer le compte-rendu de l’entretien, éventuellement annoter des corrections ou des précisions. Ce geste formalise l'accord sur ce qui a été dit.

Les outils au service de l'entretien : support, jamais substitut

La technologie peut faciliter la conduite et la traçabilité des entretiens — à condition de rester un support méthodologique, jamais un substitut à l'intelligence humaine.

Outils de transcription automatique

Des solutions dédiées comme Luciole ou TL;DV, permettent de transcrire en temps réel les échanges oraux. Elles facilitent la prise de notes et permettent de revenir sur un passage précis. Limites : la transcription automatique ne capte ni les silences, ni les hésitations, ni les expressions non verbales : autant d'indices essentiels pour l'enquêteur.

Plateformes de gestion de cas avec module entretien

Certaines plateformes comme Evidencia intègrent des modules dédiés à la gestion des entretiens :

  • Planification des auditions (calendrier, invitations automatiques) ;
  • Enregistrement audio et transcription ;
  • Stockage centralisé des comptes-rendus dans le dossier d'enquête ;
  • Suivi de la relecture et de la signature électronique ;
  • Horodatage des étapes pour garantir la traçabilité processuelle.

Ces plateformes offrent une vue d'ensemble cohérente : l'entretien n'est plus un document isolé, mais une brique d'un dossier global, relié aux emails collectés, aux preuves numériques et aux autres témoignages.

Outils de visioconférence sécurisés

Dans un contexte de travail hybride ou d'enquêtes multi-sites, les solutions de messageries classiques (Teams, Hangouts, …) permettent de mener des entretiens à distance. Précaution indispensable : obtenir le consentement explicite de la personne auditionnée avant tout enregistrement.


Bonnes pratiques : ce qu'il faut retenir

  1. Ne jamais sous-estimer la préparation : un entretien improvisé produit des témoignages incomplets ou biaisés.

  2. Documenter systématiquement : un compte-rendu signé protège à la fois l'enquêteur et l'auditionné.

  3. Former les enquêteurs : la conduite d'entretien est un savoir-faire qui s'apprend. Des formations à la méthode PEACE ou à l'écoute active sont extrêmement utiles pour tirer le meilleur d’un entretien.

  4. Utiliser la technologie avec discernement : les outils facilitent la gestion, mais ne remplacent jamais le jugement humain, l'empathie et la capacité d'analyse critique.


L'entretien d'enquête est un exercice délicat, à la croisée du droit, de la psychologie et de la rigueur procédurale. Bien mené, il éclaire les zones d'ombre, apporte des preuves solides et protège les droits de chacun. Mal conduit, il peut biaiser l'enquête, fragiliser les conclusions et exposer l'organisation à des contestations juridiques. Dans un monde où les données numériques prolifèrent, la parole humaine — recueillie avec méthode, respect et traçabilité — demeure l'un des piliers de toute investigation interne réussie.


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Entretien d'enquête
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Méthode PEACE

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